sirine fattouh

S.DADOUR
 
 
Perdu/Gagné et le Remake
Paru dans EGO Magazine, le 2 novembre 2009


Née à Beyrouth en 1980, Sirine Fattouh est une artiste libanaise qui travaille entre Paris et Beyrouth. Doctorante en Arts Plastiques et Sciences de l’Art à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Fattouh y enseigne aussi les Arts Plastiques depuis 2005.

Loin de toute dénonciation, son travail questionne la responsabilité de l’artiste face aux événements politiques et sociaux. Sa thèse en Arts Plastiques pose la problématique suivante : « Comment peut-on repenser un art politique ? Élaborer un travail sur la mémoire à travers des procédés artistiques. »

Dernièrement, son travail artistique a été exposé dans diverses manifestations en France et au Liban, notamment à l’espace Aperto à Montpellier et au festival de films Né à Beyrouth au Liban. De plus, son installation Perdu-Gagné a été sélectionnée dans le cadre de l’exposition d’art Exposure 2009 organisée par le Beirut Art Center au Liban en partenariat avec Fidus Wealth Management et la SGBL du 22 avril au 9 juin 2009. L’objectif de cette exposition annuelle est de promouvoir les talents locaux émergeants en invitant les artistes à proposer une œuvre qui n’a pas encore été présentée au pays.

Cette installation a initialement été créée en réponse à un appel à projet intitulé Perdu/Gagné, organisé par le festival Photos et Légendes de la ville de Pantin en France. L’idée de l’artiste étant de mettre en valeur les ambivalences des constructions humaines, qu’elles soient associées aussi bien au progrès et à la réussite qu’au rejet et à la perte.

Dans ce sens, Fattouh a débuté son périple à travers le Liban où elle a posé les deux questions suivantes à plus de cent femmes provenant de milieux confessionnels et socioculturels différents : « Qu’avez-vous gagné ? » puis « Qu’avez vous perdu ? ». En parcourant les régions les plus éloignées du nord et du sud du pays, l’artiste a donné la parole à des femmes qui l’ont très rarement.

Si au départ, l’artiste avait l’intention d’interroger quotidiennement plusieurs femmes, elle s’est vite rendue compte qu’il fallait consacrer davantage de temps avec ses protagonistes afin de les mettre à l’aise et de leur permettre de s’exprimer. Les vidéos qu’elle a enregistrées présentent une mosaïque riche en histoires personnelles, singulières mais universelles puisqu’elles partagent les expériences de la guerre, de l’amour, de la mort, de la famille, de l’émancipation et de la condition des femmes.

Tournant le dos au reste de l’exposition, l’installation de Fattouh en forme de U, marque le visiteur grâce aux cent portraits de femmes exposés sous forme de Polaroids encadrés. De part et d’autre, les deux vidéos de quatre vingt dix minutes chacune, défilent sur des écrans plasmas.

Loin d’être de simples interviews, ces vidéos engagent un certain protocole d’action et de montage. Ainsi, les intentions de Fattouh en tant que femme, en tant qu’artiste et en tant que femme-artiste ont permis aux personnes interrogées de s’exprimer, de s’adresser à elle et en l’occurrence, à nous. Quoique son travail soit principalement en arrière de la caméra, il devient clair qu’il est en lien direct avec l’artiste qui tente de retrouver sa propre identité en tant que femme libanaise à travers le sens des propos révélés.

En fait, les deux vidéos ont été éditées de manière à illustrer les réflexions et les jugements portés par l’artiste, à savoir ce qu’elle a l’intention ou pas de transmettre au public. Si on a l’impression que l’artiste projette tous les propos recueillis, force est de constater qu’il s’agit avant tout d’une sélection qui esquisse son point de vue, soit une perspective qu’elle souhaite révéler.

Les témoignages sont captés de la même manière et suivent un certain protocole : la rencontre, le cadrage fixe qui attire notre attention sur le discours et puis le montage. Le traitement de l’image et la position du cadre sont identiques tout au long de l’enregistrement afin de placer toutes les femmes au même niveau et par le fait même, de transformer ces vidéos en plateforme publique d’expression. Quoique les cadres des photographies exposés adoucissent l’œuvre, le style radical employé par l’artiste et le minimum de moyens confèrent aux vidéos une esthétique particulière qui engage un discours politique, un parti pris qui focalise l’attention du spectateur sur les propos recueillis.

D’autre part, si le contenu de son travail semble être intéressant dans le cadre d’études sociales ou d’anthropologie, il est important de mentionner que l’installation en soi, n’est pas un travail social. La valeur artistique de l’œuvre implique une réflexion profonde quant aux questions liées à la responsabilité et à l’identité de l’artiste.

Quelques mois plus tard, une autre vidéo, Remake, a été projetée durant le Festival du Film libanais Né à Beyrouth. ‘Remake’ est un terme généralement utilisé au cinéma en référence à un film qui en utilise un autre comme point de départ. Dans ce sens, la vidéo est un Remake des vidéos Perdu/Gagné à la seule différence qu’il s’agit de poser les mêmes questions à un seul homme. Un homme, un décor, quatre costumes, quatre différentes réponses : une vidéo humoristique inspirée par les théories du philosophe français Derrida, où il est difficile de cerner ce qui relève de la fiction ou de la réalité.

En donnant aux mots (au langage) le pouvoir de nous transmettre un monde silencieux, le travail de Fattouh articule une critique engagée de l’acte de dire-parler où elle illustre ce que Paul Ricoeur décrit comme le pouvoir amère du monde artistique dans le monde de nos expériences. L’artiste a ainsi créé sa propre réalité, celle qui correspond à sa manière de penser par le biais des témoignages d’autres femmes. Elle ne transmet pas uniquement leurs propos mais elle les synthétise et les interprète. Ainsi, les vidéos indiquent ses propres analyses et ses histoires, soit des œuvres artistiques de valeur qui rendent publique des expériences intimes.
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