Texte paru dans l’ouvrage « Vous écrire » – Amers Éditions
Préface
Envoyées régulièrement de Paris – au format carte postale – pendant deux mois à quelqu’un de son entourage parisien, ce qui est devenu maintenant ces photos-textes de Sirine Fattouh constitue des sortes d’annotations à propos d’expériences quotidiennes rédigées pour l’extérieur, adressées à des personnes n’ayant pas une connaissance concrète du Liban. Perçues, précisément, de l’extérieur, les photos-textes ne peuvent signifier exactement les mêmes choses, le vécu qui s’y trouve consigné étant assurément plus parlant pour les habitants de Beyrouth, les promeneurs de la Corniche ou ceux ayant eu une scolarité similaire. Mais une connaissance, même minime, par médias interposés, est suffisante pour comprendre, qu’à l’origine, ces envois sont la tentative de partager des événements, des souvenirs, une mémoire dans lesquels nous retrouvons des bribes de nos propres expériences. Excepté celle (en ce qui me concerne), omniprésente en arrière-plan, de la guerre.
Les textes sont suffisamment généraux, sauf dans certains où des événements très précis sont rapportés – un suicide des enfants enlevés – et l’auteure demeure si vague dans ses thèmes et références –- sauf, là aussi, en quelques cas -– que le lecteur-spectateur peut se glisser aisément dans la trame de cette histoire personnelle quelque peu décousue. Est-elle d’ailleurs strictement autobiographique ? L’apposition des textes sur les auto-portraits tendrait à le laisser croire : c’est cette jeune femme qui s’adresse à nous, parle de son enfance ou de choses plus récentes. Sans doute, cela ne semble pas une vie entièrement inventée, mais il n’est pas impossible que des faits renvoient à d’autres personnes, à d’autres lieux que Beyrouth, à d’autres existences, ou encore qu’ils aient été imaginés pour l’occasion. Non que la rédactrice veuille nous entretenir de la guerre, de la peur ou de l’angoisse en général, au Liban comme ailleurs, mais pour nous rappeler, au contraire, que tout dans sa vie ne se réduit pas à une correspondance univoque entre le texte et l’image. Très souvent, d’ailleurs, le texte rattaché clairement à telle image, réfère à quelque chose, personne ou état que l’on ne voie pas dans la photographie à laquelle il est accolé. Plusieurs échappées de sens apparaissent ainsi entre texte et image, entre le texte et ce à quoi il renvoie -– le « vous » est-il toujours la famille, les proches ou une personne précise ? – entre la reconstruction du passé par la mémoire et le présent attesté par la photographie. La productrice des photos-textes est apparemment centrée sur elle-même. Elle est presque toujours le sujet en images et en paroles de ce que nous percevons, tels les fragments d’un journal intime qui semblent autant de messages d’anxiété, de découragement, de crainte ou bien encore de ténacité. Cette dimension biographique a-t-elle d’ailleurs une importance ? Faut-il qu'elle soit véridique pour nous toucher ? L’imaginaire que nous pouvons pourtant y projeter par-delà certains faits incontestables démontre qu’une marge d’interprétation a été ménagée dans ce parcours visuel et verbal.
S’il s’agit, la plupart du temps, d’éléments retraçant une enfance durant la guerre, tels que remémorés, voire rejoués par la jeune femme des photographies, nous ne sommes pas à proprement parler confrontés à un document personnel, intime, secret. Il serait alors incompréhensible pour nous. Les phrases laissent assez de place à notre subjectivité de sorte que nous nous identifions à la jeune femme, et même pouvons prendre sa place lors d’un geste ou d’une action remémorés, quand bien même ce n’est pas notre corps qui est mis en scène. Ou que cela n’est pas, littéralement, notre histoire ni notre Histoire. Sirine Fattouh sait à la fois nous intégrer dans un récit et un vécu singuliers tout en créant des décalages qui décontenancent en raison sans doute de leur apparente platitude. Ainsi, les figurines de soldats en plastique que nous voyons disposés ici et là sur des meubles comme postés en embuscade ou en pleine action, quand bien même l’on aurait eu un goût pour les jeux de guerre durant l’enfance, renvoient bien à des guerres réelles presque comme une évidence. Mais cela est trop évident. Ou trop attendu étant donné le contexte de l’ensemble des photos-textes. Or à l’attente quasiment voyeuriste d’images de guerre, Sirine Fattouh oppose un repli sur une histoire personnelle où tout doit être imaginé à travers le texte, ce qui semble contredire les contenus mêmes de certaines phrases, et face à la gravité de certains événements évoqués dans les textes, elle place une petite imagerie locale sans ambition, inoffensive, qui n’est pas à la hauteur symbolique des dits événements. À travers ce caractère déceptif de l’image et des textes, lesquels sont volontairement sans grandiloquence plastique ou formelle, nous sommes ainsi conduits par des voies toutes simples au vide de toute représentation. N’est-ce pas là une autre platitude ? Surtout lorsqu’il s’agit des événements et des faits convoqués sourdement par notre narratrice. Mais parce qu’ils ont pu trouver ici une forme, ces récits et images, ces souvenirs et ces expériences ne sont pas vides, même si leur représentation est incommensurable à leur sens.
Jacinto Lageira
Préface
Envoyées régulièrement de Paris – au format carte postale – pendant deux mois à quelqu’un de son entourage parisien, ce qui est devenu maintenant ces photos-textes de Sirine Fattouh constitue des sortes d’annotations à propos d’expériences quotidiennes rédigées pour l’extérieur, adressées à des personnes n’ayant pas une connaissance concrète du Liban. Perçues, précisément, de l’extérieur, les photos-textes ne peuvent signifier exactement les mêmes choses, le vécu qui s’y trouve consigné étant assurément plus parlant pour les habitants de Beyrouth, les promeneurs de la Corniche ou ceux ayant eu une scolarité similaire. Mais une connaissance, même minime, par médias interposés, est suffisante pour comprendre, qu’à l’origine, ces envois sont la tentative de partager des événements, des souvenirs, une mémoire dans lesquels nous retrouvons des bribes de nos propres expériences. Excepté celle (en ce qui me concerne), omniprésente en arrière-plan, de la guerre.
Les textes sont suffisamment généraux, sauf dans certains où des événements très précis sont rapportés – un suicide des enfants enlevés – et l’auteure demeure si vague dans ses thèmes et références –- sauf, là aussi, en quelques cas -– que le lecteur-spectateur peut se glisser aisément dans la trame de cette histoire personnelle quelque peu décousue. Est-elle d’ailleurs strictement autobiographique ? L’apposition des textes sur les auto-portraits tendrait à le laisser croire : c’est cette jeune femme qui s’adresse à nous, parle de son enfance ou de choses plus récentes. Sans doute, cela ne semble pas une vie entièrement inventée, mais il n’est pas impossible que des faits renvoient à d’autres personnes, à d’autres lieux que Beyrouth, à d’autres existences, ou encore qu’ils aient été imaginés pour l’occasion. Non que la rédactrice veuille nous entretenir de la guerre, de la peur ou de l’angoisse en général, au Liban comme ailleurs, mais pour nous rappeler, au contraire, que tout dans sa vie ne se réduit pas à une correspondance univoque entre le texte et l’image. Très souvent, d’ailleurs, le texte rattaché clairement à telle image, réfère à quelque chose, personne ou état que l’on ne voie pas dans la photographie à laquelle il est accolé. Plusieurs échappées de sens apparaissent ainsi entre texte et image, entre le texte et ce à quoi il renvoie -– le « vous » est-il toujours la famille, les proches ou une personne précise ? – entre la reconstruction du passé par la mémoire et le présent attesté par la photographie. La productrice des photos-textes est apparemment centrée sur elle-même. Elle est presque toujours le sujet en images et en paroles de ce que nous percevons, tels les fragments d’un journal intime qui semblent autant de messages d’anxiété, de découragement, de crainte ou bien encore de ténacité. Cette dimension biographique a-t-elle d’ailleurs une importance ? Faut-il qu'elle soit véridique pour nous toucher ? L’imaginaire que nous pouvons pourtant y projeter par-delà certains faits incontestables démontre qu’une marge d’interprétation a été ménagée dans ce parcours visuel et verbal.
S’il s’agit, la plupart du temps, d’éléments retraçant une enfance durant la guerre, tels que remémorés, voire rejoués par la jeune femme des photographies, nous ne sommes pas à proprement parler confrontés à un document personnel, intime, secret. Il serait alors incompréhensible pour nous. Les phrases laissent assez de place à notre subjectivité de sorte que nous nous identifions à la jeune femme, et même pouvons prendre sa place lors d’un geste ou d’une action remémorés, quand bien même ce n’est pas notre corps qui est mis en scène. Ou que cela n’est pas, littéralement, notre histoire ni notre Histoire. Sirine Fattouh sait à la fois nous intégrer dans un récit et un vécu singuliers tout en créant des décalages qui décontenancent en raison sans doute de leur apparente platitude. Ainsi, les figurines de soldats en plastique que nous voyons disposés ici et là sur des meubles comme postés en embuscade ou en pleine action, quand bien même l’on aurait eu un goût pour les jeux de guerre durant l’enfance, renvoient bien à des guerres réelles presque comme une évidence. Mais cela est trop évident. Ou trop attendu étant donné le contexte de l’ensemble des photos-textes. Or à l’attente quasiment voyeuriste d’images de guerre, Sirine Fattouh oppose un repli sur une histoire personnelle où tout doit être imaginé à travers le texte, ce qui semble contredire les contenus mêmes de certaines phrases, et face à la gravité de certains événements évoqués dans les textes, elle place une petite imagerie locale sans ambition, inoffensive, qui n’est pas à la hauteur symbolique des dits événements. À travers ce caractère déceptif de l’image et des textes, lesquels sont volontairement sans grandiloquence plastique ou formelle, nous sommes ainsi conduits par des voies toutes simples au vide de toute représentation. N’est-ce pas là une autre platitude ? Surtout lorsqu’il s’agit des événements et des faits convoqués sourdement par notre narratrice. Mais parce qu’ils ont pu trouver ici une forme, ces récits et images, ces souvenirs et ces expériences ne sont pas vides, même si leur représentation est incommensurable à leur sens.
Jacinto Lageira