Published in Aperto Editions for the exhibition entitled
« Fonction critique, Quelques apparitions diversement manifestées. »
Été 2008, dans le cadre d'un projet d'exposition, Sirine Fattouh, artiste d'origine libanaise, vivant et travaillant en France, décide de se rendre au Liban pour y interviewer cent femmes, de différentes régions, de différentes origines socioculturelles, de différentes confessions et obédiences politiques, et de fixer le tout grâce à la vidéo et à la photographie (un polaroïd par rencontre).
Loin d'être chose aisée, l'exercice de l'entretien exige certains protocoles d'action et de mise en oeuvre. Il implique, après un long travail de prospection, l'accord de celui qui se livre, la préparation de celui qui interroge, en fonction des visées qu'il ou elle poursuit, mais il implique aussi d'accepter que la rencontre ne puisse être à la hauteur des attentes. Après avoir préparé le terrain, contacté ces femmes par l'intermédiaire de différents "émissaires", Sirine Fattouh leur a donc demandé ce qu'elles avaient perdu et ce qu'elles avaient gagné. Il ne s'agissait pas, selon elle, d'attirer précisément l'attention sur la politique, la religion, et la guerre, qui ponctuent dramatiquement la vie du Liban depuis de nombreuses années, bien qu'elle sache que ces thèmes, tant liés à leurs existences, allaient fatalement ressurgir. Il ne s'agissait pas non plus d'effectuer un travail de collectage sociologique ou ethnologique, bien que ces deux dimensions puissent s'en dégager. Non, il s'agissait de les inviter sur un territoire non habituel, l'art, parfois même en rupture avec le cours de leurs vies, de leur donner la parole, de laisser libre cours à leurs imaginations, de laisser émerger ce qui devait en émerger, en fonction de chaque personnalité et des trames particulières de leurs histoires. La vidéo qui en résulte, intitulée Perdu / Gagné, en dépit des apparences, n'est donc pas simplement un "documentaire" sur la condition des femmes au Liban.
Dans une société majoritairement quadrillée par le pouvoir des hommes, s'intéresser à elles revenait à prendre position en leur faveur, pour faire surgir d'autres points de vue sur le Liban, peut être moins attendus, mais aussi pour laisser apparaitre certaines de leurs revendications. C'est une oeuvre qui a aussi pour origine la volonté de l'artiste d'interroger sa propre identité et le rapport qu'elle entretient avec le pays dans lequel elle a grandi, le Liban, tout en contribuant à la remise en question des façons de le voir et de le comprendre, des stéréotypes, des clichés qui lui sont rattachés
1. C'est un travail sur la relativité du rapport aux évènements et à leurs perceptions, preuve en est la diversité des perspectives, la diversité des manques, des pertes, des gains, la diversité de ce qui a pesé pour ces femmes, dans leurs existences, en fonction de tout ce qui les constituaient, circonstanciellement
2. Mais Sirine Fattouh ne s'arrête pas à un enregistrement, il en va de sa responsabilité de 30 femme et d'artiste, d'artiste-femme, de sa manière d'être (au monde). La parole de ces personnes est en effet adressée au spectateur, et doit l'être, aussi évident que cela puisse paraître. Cette condition induisait ainsi un dispositif de filmage bien particulier afin de définir au mieux son intention, son "point de vue". Un dispositif propice, selon elle, à dévoiler un regard sur une situation complexe : cadrages (resserré sur l'essentiel pour concentrer l'attention sur le récit), mêmes montages (pas de plans de coupes, montage sec). De ce choix découle ainsi, malgré la variété manifeste des témoignages des femmes, une unité stylistique à sa vidéo
3. En conséquence, ces femmes sont sur un même pied d'égalité, entre elles, mais aussi par rapport à l'artiste. Ainsi, le cadrage, le montage et l'agencement des entretiens traduisent les conditions et les raisons de cette adresse. Ils expriment le désir, la nécessité et le choix, ferme, non pas tant de dénoncer une situation, mais d'énoncer celle-ci.
Il s'agirait peut être, comme le dit Aline Caillet, de constituer ainsi des pratiques et des espaces de liberté, de déterritorialisation, au sens Deleuzien : tant pour l'artiste ; que pour ces femmes libanaises ; que pour le "peuple" libanais (d'une manière symbolique) ; que pour le spectateur. Celui-ci, par l'expérience esthétique (et anthropologique) qu'il fait, est placé dans une situation (s'il accepte le processus) dans laquelle il est rendu "responsable" (ce que n'exige en rien l'artiste) d'abandonner préjugés et idées reçues pour se fondre dans la complexité et s'interroger sur le regard qu'il porte. En 2009, après avoir visionné plusieurs des films de Sirine Fattouh et considérant que Perdu / Gagné relevait d'un aboutissement mais encore qu'il possédait une dimension politique et critique forte, j'ai désiré m'entretenir avec elle
4. C'est tout naturellement que nous sommes alors remontés dans le temps pour évoquer ce qui avait pu conduire à l'existence de ce film, cette vision, émergeant d'une manière d'être et d'un mode de vie. Cette "vision" devenue l'un des visages possibles de la jeune artiste
5. visage avec lequel elle s'exprime, par l'intermédiaire de cette pluralité de discours, dans l'espace entre les hommes (Arendt). L'oeuvre naît dans le et la politique et elle circule et se transforme dans le et la politique, indépendamment de toute idéologie déterminée et de tout parti. Bien sûr, si elle fait de la politique, ou quelle fait sa politique, nous aurons compris que ce n'est ni de manière transitive directe, soit un lien direct de l'image à l'action concrète du spectateur (De Duve, Rancière, Caillet), ni grâce aux procédés de la politique, car il ne faut pas confondre "l'art" et "la politique"
6. ni attribuer le même "pouvoir" à l'un et à l'autre (Van der Gucht). Nul doute que nous puissions entrevoir au travers de cette oeuvre un devenir responsable, généreux et engagé pour Sirine Fattouh.
1 Sirine Fattouh voudrait échapper aux carcans, aux catégories, bien que de nombreux déterminants soient à l'oeuvre dans les regards portés sur le Liban, et proposer une autre lecture, au travers d'elle-même, d'elle-même comme médium, la caméra et le montage étant ainsi, paradoxalement, tout aussi majeurs (captation, transmission, esthétique) que secondaires.
2 On retrouvera ainsi divers rapports à l'émancipation, à la guerre, à leurs conditions, à l'amour, à la mort, à la famille, aux hommes, au rapport à la vie, à leurs urgences : respectives.
3 Une radicalité stylistique et plastique ainsi qu'une économie de moyen en ressortent.
4 Si l'on ne peut jamais totalement définir qu'une oeuvre est seulement politique et critique, il se trouve en effet que celle-ci peut répondre à ce que l'on nomme aujourd'hui un art critique, expression évacuant le poids de la dénomination d'art politique, largement enchâssée et engoncée dans les mailles de l'histoire, en tant qu'il serait associé et soumis à une idéologie. Il ne semble cependant pas qu'il faille aussi abruptement substituer un terme à l'autre, car la notion d'art politique peut être réévaluée.
5 On pourrait parler d'autographie, se distinguant de l'autobiographie en tant que c'est "le je qui s'écrit sans se prendre comme objet", selon J-B. Pontalis.
6 Du moins l'idée qui est associée à ce que serait et signifierait la politique ou les politiques aujourd'hui : car les politiques, c'est avant tout nous tous.
« Fonction critique, Quelques apparitions diversement manifestées. »
Été 2008, dans le cadre d'un projet d'exposition, Sirine Fattouh, artiste d'origine libanaise, vivant et travaillant en France, décide de se rendre au Liban pour y interviewer cent femmes, de différentes régions, de différentes origines socioculturelles, de différentes confessions et obédiences politiques, et de fixer le tout grâce à la vidéo et à la photographie (un polaroïd par rencontre).
Loin d'être chose aisée, l'exercice de l'entretien exige certains protocoles d'action et de mise en oeuvre. Il implique, après un long travail de prospection, l'accord de celui qui se livre, la préparation de celui qui interroge, en fonction des visées qu'il ou elle poursuit, mais il implique aussi d'accepter que la rencontre ne puisse être à la hauteur des attentes. Après avoir préparé le terrain, contacté ces femmes par l'intermédiaire de différents "émissaires", Sirine Fattouh leur a donc demandé ce qu'elles avaient perdu et ce qu'elles avaient gagné. Il ne s'agissait pas, selon elle, d'attirer précisément l'attention sur la politique, la religion, et la guerre, qui ponctuent dramatiquement la vie du Liban depuis de nombreuses années, bien qu'elle sache que ces thèmes, tant liés à leurs existences, allaient fatalement ressurgir. Il ne s'agissait pas non plus d'effectuer un travail de collectage sociologique ou ethnologique, bien que ces deux dimensions puissent s'en dégager. Non, il s'agissait de les inviter sur un territoire non habituel, l'art, parfois même en rupture avec le cours de leurs vies, de leur donner la parole, de laisser libre cours à leurs imaginations, de laisser émerger ce qui devait en émerger, en fonction de chaque personnalité et des trames particulières de leurs histoires. La vidéo qui en résulte, intitulée Perdu / Gagné, en dépit des apparences, n'est donc pas simplement un "documentaire" sur la condition des femmes au Liban.
Dans une société majoritairement quadrillée par le pouvoir des hommes, s'intéresser à elles revenait à prendre position en leur faveur, pour faire surgir d'autres points de vue sur le Liban, peut être moins attendus, mais aussi pour laisser apparaitre certaines de leurs revendications. C'est une oeuvre qui a aussi pour origine la volonté de l'artiste d'interroger sa propre identité et le rapport qu'elle entretient avec le pays dans lequel elle a grandi, le Liban, tout en contribuant à la remise en question des façons de le voir et de le comprendre, des stéréotypes, des clichés qui lui sont rattachés
1. C'est un travail sur la relativité du rapport aux évènements et à leurs perceptions, preuve en est la diversité des perspectives, la diversité des manques, des pertes, des gains, la diversité de ce qui a pesé pour ces femmes, dans leurs existences, en fonction de tout ce qui les constituaient, circonstanciellement
2. Mais Sirine Fattouh ne s'arrête pas à un enregistrement, il en va de sa responsabilité de 30 femme et d'artiste, d'artiste-femme, de sa manière d'être (au monde). La parole de ces personnes est en effet adressée au spectateur, et doit l'être, aussi évident que cela puisse paraître. Cette condition induisait ainsi un dispositif de filmage bien particulier afin de définir au mieux son intention, son "point de vue". Un dispositif propice, selon elle, à dévoiler un regard sur une situation complexe : cadrages (resserré sur l'essentiel pour concentrer l'attention sur le récit), mêmes montages (pas de plans de coupes, montage sec). De ce choix découle ainsi, malgré la variété manifeste des témoignages des femmes, une unité stylistique à sa vidéo
3. En conséquence, ces femmes sont sur un même pied d'égalité, entre elles, mais aussi par rapport à l'artiste. Ainsi, le cadrage, le montage et l'agencement des entretiens traduisent les conditions et les raisons de cette adresse. Ils expriment le désir, la nécessité et le choix, ferme, non pas tant de dénoncer une situation, mais d'énoncer celle-ci.
Il s'agirait peut être, comme le dit Aline Caillet, de constituer ainsi des pratiques et des espaces de liberté, de déterritorialisation, au sens Deleuzien : tant pour l'artiste ; que pour ces femmes libanaises ; que pour le "peuple" libanais (d'une manière symbolique) ; que pour le spectateur. Celui-ci, par l'expérience esthétique (et anthropologique) qu'il fait, est placé dans une situation (s'il accepte le processus) dans laquelle il est rendu "responsable" (ce que n'exige en rien l'artiste) d'abandonner préjugés et idées reçues pour se fondre dans la complexité et s'interroger sur le regard qu'il porte. En 2009, après avoir visionné plusieurs des films de Sirine Fattouh et considérant que Perdu / Gagné relevait d'un aboutissement mais encore qu'il possédait une dimension politique et critique forte, j'ai désiré m'entretenir avec elle
4. C'est tout naturellement que nous sommes alors remontés dans le temps pour évoquer ce qui avait pu conduire à l'existence de ce film, cette vision, émergeant d'une manière d'être et d'un mode de vie. Cette "vision" devenue l'un des visages possibles de la jeune artiste
5. visage avec lequel elle s'exprime, par l'intermédiaire de cette pluralité de discours, dans l'espace entre les hommes (Arendt). L'oeuvre naît dans le et la politique et elle circule et se transforme dans le et la politique, indépendamment de toute idéologie déterminée et de tout parti. Bien sûr, si elle fait de la politique, ou quelle fait sa politique, nous aurons compris que ce n'est ni de manière transitive directe, soit un lien direct de l'image à l'action concrète du spectateur (De Duve, Rancière, Caillet), ni grâce aux procédés de la politique, car il ne faut pas confondre "l'art" et "la politique"
6. ni attribuer le même "pouvoir" à l'un et à l'autre (Van der Gucht). Nul doute que nous puissions entrevoir au travers de cette oeuvre un devenir responsable, généreux et engagé pour Sirine Fattouh.
1 Sirine Fattouh voudrait échapper aux carcans, aux catégories, bien que de nombreux déterminants soient à l'oeuvre dans les regards portés sur le Liban, et proposer une autre lecture, au travers d'elle-même, d'elle-même comme médium, la caméra et le montage étant ainsi, paradoxalement, tout aussi majeurs (captation, transmission, esthétique) que secondaires.
2 On retrouvera ainsi divers rapports à l'émancipation, à la guerre, à leurs conditions, à l'amour, à la mort, à la famille, aux hommes, au rapport à la vie, à leurs urgences : respectives.
3 Une radicalité stylistique et plastique ainsi qu'une économie de moyen en ressortent.
4 Si l'on ne peut jamais totalement définir qu'une oeuvre est seulement politique et critique, il se trouve en effet que celle-ci peut répondre à ce que l'on nomme aujourd'hui un art critique, expression évacuant le poids de la dénomination d'art politique, largement enchâssée et engoncée dans les mailles de l'histoire, en tant qu'il serait associé et soumis à une idéologie. Il ne semble cependant pas qu'il faille aussi abruptement substituer un terme à l'autre, car la notion d'art politique peut être réévaluée.
5 On pourrait parler d'autographie, se distinguant de l'autobiographie en tant que c'est "le je qui s'écrit sans se prendre comme objet", selon J-B. Pontalis.
6 Du moins l'idée qui est associée à ce que serait et signifierait la politique ou les politiques aujourd'hui : car les politiques, c'est avant tout nous tous.